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Le blablablog de Marthe

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Du luxe et de l'impuissance

Du luxe et de l'impuissance

Nous devons préserver les lieux de la création, les lieux du luxe de la pensée, les lieux du superficiel, les lieux de l’invention de ce qui n’existe pas encore, les lieux de l’interrogation d’hier, les lieux du questionnement (...)

Jean-Luc LAGARCE

(...) Ils sont notre belle propriété, nos maisons, à tous et à chacun. Les impressionnants bâtiments de la certitude définitive, nous n’en manquons pas, cessons d’en construire. La commémoration elle aussi peut-être vivante, le souvenir peut-être joyeux ou terrible. Le passé ne doit pas toujours être chuchoté ou marcher à pas feutrés. Nous avons le devoir de faire du bruit. Nous devons conserver au centre de notre monde le lieu de nos incertitudes, le lieu de notre fragilité, de nos difficultés à dire et à entendre. Nous devons rester hésitants et résister ainsi, dans l’hésitation, aux discours violents ou aimables des péremptoires professionnels, des logiques économiques, les conseilleurs-payeurs, utilitaires immédiats, les habiles et les malins, nos consensuels seigneurs.

Nous ne pouvons nous contenter de notre bonne ou de notre mauvaise conscience devant la barbarie des autres, la barbarie nous l’avons en nous, elle ne demande qu’à nous ravager, qu’à éclater au plus profond de notre esprit et fondre sur l’Autre. Nous devons rester vigilants devant le monde, et rester vigilant devant le monde, c’est être encore vigilant devant nous-mêmes. Nous devons surveiller le mal et la haine que nous nourrissons sans le savoir, sans vouloir le savoir, sans même oser l’imaginer, la haine souterraine, silencieuse, attendant son heure pour nous dévorer et se servir de nous pour dévorer d’innocents ennemis. Les lieux de l’Art peuvent nous éloigner de la peur et lorsque nous avons moins peur, nous sommes moins mauvais.

Nous ne devons pas être amnésique, mais ne pas être amnésiques, ce n’est pas chaque jour, chaque soir, de vingt heures à vingt heures trente, l’heure de notre prière et de nos pardons collectifs. Ne pas être amnésiques, ce n’est pas juste regarder le passé s’éloigner doucement de nous, notre belle convalescence, ne pas être amnésiques, c’est regarder en face le jour d’aujourd’hui, ce jour-ci, et regarder encore demain, droit devant, ne rien voir, bien évidemment, ne pas le prétendre, cesser d’affirmer, mais marcher tout de même, garder le regard clair, la démarche lente et sourire encore, paisiblement, d’être mal assurés.

Une société, une cité, une civilisation qui renonce à l’Art, qui s’en éloigne, au nom de la lâcheté, la fainéantise inavouée, le recul sur soi, qui s’endort sur elle même, qui renonce au patrimoine de demain, au patrimoine en devenir pour se contenter, dans l’autosatisfaction béate, des valeurs qu’elle croit s’être forgées et dont elle se contenta d’hériter, cette société-là renonce au risque, elle s’éloigne de sa seule vérité, elle oublie par avance de se construire un avenir, elle renonce à sa force, à sa parole, elle ne dit plus rien aux autres et à elle même.

Une société, une cité, une civilisation qui renonce à sa part d’imprévu, à sa marge, à ses atermoiements, à ses hésitations, à sa désinvolture, qui ne renonce jamais, ne serait-ce qu’un instant, à produire sans réfléchir, une société qui ne sourit plus, ne serait-ce qu’à peine, malgré le malheur et le désarroi, de ses propres inquiétudes et de ses solitudes, cette société-là est une société qui se contente d’elle-même, qui se livre toute entière, à la contemplation morbide et orgueilleuse de sa propre image, à la contemplation immobile de sa mensongère propre image. Elle nie ses erreurs, sa laideur et ses échecs, elle se les cache, elle se croit belle et parfaite, elle se ment. Et désormais avare et mesquine, la tête vide, les économies d’imagination faites, elle disparaît et s’engloutit, elle détruit la part de l’autre, qu’elle le refuse ou l’admette, elle se noie et se réduit à son propre souvenir, l’idée qu’elle se fait d’elle-même. Elle est fière et triste, nourrie de son illusion, elle croit à son rayonnement, sans suite et sans descendance, sans future histoire et sans esprit. Elle est magnifique, elle le croit puisqu’elle le dit et reste seule à l’entendre. Elle est morte.

Jean-Luc LAGARCE
Du luxe et de l’impuissance 
(éditions Les Solitaires Intempestifs)

Liens :
☛ 
Jean-Luc Lagarce
☛  Éditions Les Solitaires Intempestifs

Marthe Drouin ©